Le métier-passion est-il un piège ?

Accepter des salaires bas, des horaires et une charge de travail démesurés. Et si le travail-passion n’était finalement pas une si bonne idée ? Apprécier son travail reste idéal. Pourtant, cet amour débordant peut se transformer en un véritable engrenage infernal, néfaste, voire toxique pour la santé mentale.

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Comment oublier cette image de Carrie Bradshaw dans « Sex and The City », scotchée à son ordinateur, dans son petit appartement du West Village, dans le sud de Manhattan ? La pigiste par excellence, c’est elle. Pourtant, au vu de son style de vie, les Jimmy Choo qui ornent ses pieds et les sacs Gucci qu’elle porte tout au long de la série, sa vie de freelance a l’air plutôt enviable. D’ailleurs, le philosophe Confucius n’a-t-il pas dit : « Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie » ? Pourtant, force est de constater qu’il peut doucement, mais surement, se transformer en calvaire et cannibaliser notre quotidien. 

 

Un chemin pavé de bonnes intentions

Anne-Claire Genthialon est pigiste pour de grands médias nationaux. Depuis son plus jeune âge, la trentenaire rêvait d’être journaliste. Enfin, c’est ce qu’elle se dit quand les jours sont plus douloureux : «J’ai sans doute réécrit mon histoire. Je me suis convaincue que c’est ce que je voulais faire depuis toujours, alors qu’il y a eu des moments où j’ai voulu être institutrice ou vétérinaire», raconte-t-elle. Elle se souvient tout de même qu’elle portait un intérêt tout particulier au journalisme. Elle se revoit lire Astrapi au CM1, fabriquer ses propres journaux avec une petite imprimante et une roulette qu’elle avait reçues pour Noël. Ce récit personnel en tête, elle fonce : «J’avais la sensation que c’est en exerçant le métier de journaliste que je serais épanouie, que c’était dans une rédaction que je trouverais un sens à ma vie.» Elle intègre une grande école, en ressort diplômée. C’est le début de l’aventure : un CDD, puis un autre, puis un autre. Pendant six ans, sans jamais voir l’ombre d’un contrat stable

C’est l’importance qu’elle accorde à son travail, et surtout la part d’elle-même qu’elle y met qui précipitent à sa chute. « Il y a une ambivalence fondamentale du travail. On travaille pour gagner sa vie, certes, mais aussi pour y trouver du sens, pour mettre de la valeur sur ce que l’on est », analyse Danièle Linhart, sociologue et directrice de recherches émérite au CNRS. La relation qu’Anne-Claire entretenait avec son travail était devenue toxique : elle en attendait énormément en retour, une forme de satisfaction, de validation et de reconnaissance. Son statut précaire de pigiste et les rémunérations minimes qui l’accompagnent ont eu raison de son estime de soi. « Je suis devenue obsédée par ma propre productivité. Quand je ne gagnais pas beaucoup, je me disais que je ne valais pas beaucoup », se souvient l’autrice. Et puis vient le craquage. « Épuisée » et « à bout », elle finit par consulter un·e spécialiste, pensant souffrir d’un burn-out. En examinant ses symptômes, elle se rend compte que c’est plutôt « un chagrin d’amour ». « Il y avait une blessure narcissique. Tel média n’avait pas voulu de moi, exactement comme une amoureuse éconduite. Quand je parlais de cette expérience, j’avais des trémolos dans la voix, j’avais le cœur brisé », raconte-t-elle.

 

Faire de mauvaise fortune bon cœur

De cette expérience, elle tire un livre, Le piège du métier-passion (éditions Alisio, 2022), qui déconstruit ce mythe, à l’aide d’études sociologiques et d’un recueil de témoignages. En France, une étude réalisée par Visa Europe en 2015 rapporte que 2 Français·es sur 5 souhaiteraient transformer leur passion en activité professionnelle. D’ailleurs, le métier-passion ne se limite pas aux secteurs artistiques. «Ce serait une erreur de réduire son impact que dans ce champ. La capacité d’investir son travail de sens et d’une relative beauté, est présente chez toustes, sinon on ne pourrait pas travailler», nuance Danièle Linhart. Quoiqu’il en soit, tout est fait pour nous le vendre, car les avantages sont concrets. Malgré cette expérience, Anne-Claire Genthialon en reste convaincue : « Il est très important, vu le temps que l’on y passe, de choisir un travail qui nous plaise et pour lequel on a de l’intérêt ».

Mais alors, le métier-passion est-il un piège ? «Oui et non, assure Stéphanie Carpentier, Docteure en management. Du point de vue de l’entreprise, c’est toujours bien d’avoir quelqu’un dans son équipe qui est très engagé·e. Il n’y a pas besoin de la·e booster. Iel le fait d’elle·lui-même, parce qu’apprendre et essayer de nouvelles choses vont lui permettre de répondre à sa passion». Il peut également présenter des avantages du point de vue du ou de la salarié·e. «On sait que les investisseur·ses ont tendance à investir 40% de plus sur une personne passionnée que sur quelqu’un qui ne l’est pas, poursuit-elle. Mais le revers de la médaille existe bel et bien. La·e salarié·e peut être victime de sa propre passion.»

 

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Endurer la difficulté avec patience

Cette ambivalence tient aussi de l’étymologie du mot. Il vient du latin «passio», «souffrance», lui-même proche du grec «pathos», ayant le même sens. D’emblée, un lien ténu est établi entre cet état déraisonné et la douleur. «En allemand, le substantif ‘passionné’ se traduit par ‘quelqu’un qui endure avec patience la difficulté’», précise l’experte en management des RH et prévention de la santé au travail. Jérémie Verner-Filion, professeur au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec, divise l’état passionnel en deux entités : la première la «passion harmonieuse» qui, comme son nom l’indique, reste du côté positif du spectre et demeure un moteur quotidien. La deuxième étant «une obsession». «C’est ce pan négatif qui représente un véritable danger psychologique», martèle Stéphanie Carpentier. C’est de ce côté qu’est tombée Anne-Claire Genthialon : «Cette situation a cannibalisé ma vie privée, a grignoté mon enthousiasme, a fait naître de l’aigreur et une démotivation complète en moi.» 

À ce stade, la·e salarié·e passionné·e qui est dans un état exalté échappant à la raison accepte n’importe quoi. «Il y a cette idée que certains métiers, et notamment artistiques et créatifs, échappent à toutes les règles du jeu économique et du droit. La passion viendrait alors compenser la mesquinerie du contrat salarial », tonne la sociologue Danièle Linhart. C’est le cas des peintres·ses maudit·es qui ont été reconnu·es après leur mort mais qui, de leur vivant, ont couru après l’argent.» Accepter des salaires bas, des horaires et une charge de travail démesurés, finalement, seraient le prix à payer pour pouvoir exercer ce métier de passion.

Alors, qui blâmer dans ce cas ? «Il y a déjà, une responsabilité individuelle, celle de l’employé·e, répond Stéphanie Carpentier. Il faut, en tant qu’individu·e, faire attention à ce que notre passion ne devienne pas une obsession.» Cela étant dit, le contexte économique dans lequel nous nous trouvons et l’évolution des méthodes managériales sont aussi à prendre en compte dans cette désillusion. Premièrement, dans la manière dont les recrutements sont faits. La passion prend une place importante dans les processus d’embauches. «Il y a une dimension très individualiste du marché du travail. On n’a pas des compétences, mais un talent. On est des auto-entrepreneur·ses de nos propres carrières», lance Anne-Claire Genthialon. Les employeur·ses l’ont bien compris: un·e salarié·e passionné·e en fera plus. C’est pourquoi, la responsabilité de la boîte peut entrer en jeu. «Tout dépend de la culture de l’entreprise. Si les managers prônent la compétition, le chacun·e pour soi, la surproductivité, le côté négatif peut prendre le dessus», explique Stéphanie Carpentier. «Ce qui reste problématique, c’est de mobiliser un sentiment aussi puissant et destructeur que la passion dans la sphère professionnelle, qui doit être régie normalement par le rationnel», maintient Anne-Claire Genthialon. Dans ses écrits, la sociologue Nathalie Leroux explique l’usage de la passion dans le milieu professionnel comme le dernier recours du capitalisme. «Pour contrer l’aspect aliénant du travail, on part puiser dans l’affect. Finalement, on n’est plus un·e travailleur·se. Une fois sorti·e de cette position, on n’est plus en droit de revendiquer quoique ce soit», poursuit l’ancienne pigiste. 

 

L’entrepreneuriat comme solution ?

Comment sortir de ce schéma toxique ? «Il faut dissocier nos identités», maintient Genthialon.  Se libérer de ce que l’on appelle aussi au Royaume-Uni, l’entanglement (l’enchevêtrement, en français), à savoir la porosité de la frontière entre le travail et la vie personnelle, distinction nécessaire pour rester sain·e d’esprit. «C’était une crise existentielle parce que je ne savais plus trop qui j’étais : si j’étais journaliste parce que j’étais curieuse ou si j’étais curieuse parce que j’étais journaliste.», se souvient Anne-Claire Genthialon

C’est parce que Lina Sahl ne voulait pas tomber dans ce piège, qu’elle décide de lancer, il y a deux ans, sa propre marque de bento cake, ces gâteaux très Instagramables qui fleurissent dans la capitale. L’univers de Crush Cake est coloré, festif et chic. «Le côté créatif, le développement de projets, le développement de stratégie et de collaborations sont une réelle passion pour moi », dit la jeune femme, diplômée d’un master en droit. « Mais je ne voulais pas être salariée et que mon travail devienne une maladie.» Lancer sa propre entreprise, c’est aussi un moyen pour elle, de poser ses propres limites, «de gérer ses horaires, de partir en vacances quand [elle] le souhaite». Ces règles, elle les a mises en place très rapidement, «presque de manière inconsciente». «Un jour, un entrepreneur m’a dit qu’il trouvait ses meilleures idées quand il était en day off. Et ça vaut pour moi aussi », se souvient la jeune femme. « Se nourrir de tout ce qu’il y a autour de nous, ne pas rester derrière son ordinateur, respirer. C’est ce qui permet d’entretenir une relation équilibrée avec sa passion.»

Article de Donia Ismail pour PAUL.E BOLD FW23/24

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